Coup de gueule : Cancer, viol, changeons de registre

Je suis en colère. Et pas qu’un peu à vrai dire. Contre personne en  particulier, si ça peut te rassurer mais en vérité nombreux sont les  responsables. Parce que certaines expressions sont devenues monnaies courantes et leur utilisation en est malsaine. Et pardonne-moi de te tutoyer aujourd’hui lecteur mais je n’ai pas envie de passer par les formes que je prends d’habitude pour te parler. Non, l’heure est au coup de gueule.

Lol le cancer

J’étais donc en train de lire twitter tout à l’heure quand je tombe sur ceci :

cancer

Mon sang n’a fait qu’un tour. Cancer ? Vraiment ? Le choix des mots est plus que déplacé et aussi malsain. Oui, certains  decks à HearthStone sont très forts et difficilement contrables et ça fait chier beaucoup de monde mais sérieusement ? Te rends-tu compte, sombre con, que certaines personnes luttent pour leur survie à coup de chimio ? Te rends-tu seulement compte que certains sont condamnés à cause de cette maladie qui peut arriver à n’importe qui ? Comprends-tu un seul instant qu’utiliser un tel mot pour désigner une classe sur HearthStone est faire preuve d’une connerie innommable ? Je n’en ai pas l’impression et ça me pose un sérieux problème.

Selon l’OMS, pas moins de 15 millions de décès sont dus au cancer dans le monde et  le nombre de nouveaux cas devrait augmenter de 70% environ au cours des deux prochaines décennies. C’est une des principales causes de morbidité et de mortalité dans le monde. Et l’on rapporte ça à un simple jeu vidéo ? Remarque que ça marche aussi avec l’expression “Eboladin” qui désigne un deck paladin aggro (sur HearthStone également).

La question du viol

Autre expression qui vrille mes oreilles telle une perceuse à percussion : “On s’est fait violer par l’équipe adverse” et sa variante anglaise “On s’est fait rape.” Dès que j’entends cette utilisation ô combien hors contexte de cette expression j’ai envie de prendre le  premier objet lourd et de l’envoyer à la gueule de mon interlocuteur-trice. Le viol est une agression sexuelle. C’est un crime puni de 15 ans de réclusion criminelle et tu le traites comme un bête fait divers ? C’est grave. Très grave en fait.

J’ai vu des personnes qui avaient été violées. J’ai vu les séquelles qui en résultaient. J’ai vu à quel point quelqu’un peut s’auto-détruire à cause de ça.  Et ce n’est pas drôle. Je le répète, c’est grave. Très grave. Et ne me dis pas que c’est une question de féminisme ou quoi. La question du viol implique toute notre société, elle nous implique tous. Il ne s’agit pas de se dire qu’on n’a pas violé quelqu’un, mais de créer un environnement dans lequel les gens (et en particulier les femmes, même si le viol masculin existe) se sentent en confiance.

“Ouais mais c’est bon, c’est de l’humour.”

Non. Fourre-toi bien ça dans le crâne. Ce n’est pas de l’humour. Tu veux que je te le répète combien de fois ? CE N’EST PAS DE L’HUMOUR. Le but de l’humour est de faire rire et de préférence sans que ce soit au détriment de quelqu’un. L’humour est parfois une prise de recul sur les choses ou une situation. Mais l’utilisation d’un mot hors contexte lui fait perdre son sens premier et l’on en oublie donc ceux et celles qui sont entre la vie et la mort.

A ton avis, pourquoi aujourd’hui plus personne n’utilise le  mot nègre ? Parce qu’il a une forte symbolique. Parce qu’il renvoie à un pan de l’histoire qui a fait énormément de mal à des millions de personnes et dont les conséquences sont encore présentes de nos jours. Aujourd’hui on ne parle plus de nègres et heureusement. Parce qu’il y a eu prise de conscience de la part nos contemporains que l’utilisation de certains mots pouvait faire mal, qu’elle pouvait blesser et renvoyer à quelque chose de désagréable ou nauséabond.

Si ça peut te rassurer, moi aussi j’en riais avant. Je voulais insulter les gens en leur disant “J’espère que ta mère mourra d’un cancer”. Et d’autres sont venus me le reprocher à cette époque, je les ai envoyé chier au nom de ma sacro-sainte liberté d’expression. Aujourd’hui, je peux te dire que je regrette et que j’ai été très con d’agir de la sorte. Je n’avais aucune empathie. C’est facile de se moquer de quelque chose qu’on n’a pas vécu ou qu’on n’a pas approché de près. C’est facile, quand tout va bien dans notre vie, de voir les autres galérer et d’en rire. Mais il  y a des sujets qui sont graves, des sujets qu’on devrait mettre sur la table et voir de nos propres yeux. On cherche toujours un traitement 100% efficace contre le cancer et de nombreuses filles se font violer chaque jour partout dans le monde (pardonnez si je n’ai pas les chiffres), et parfois en toute impunité. Je n’ai pas envie d’en rire. Vraiment pas. D’autant que dans notre propre pays il y a encore des gens qui pensent que quand une fille se fait violer “Elle l’avait mérité, elle se baladait en jupe.” Nous sommes en 2015 dans un pays riche qui se veut civilisé et on entend / lit encore ce genre de phrases digne des hommes des cavernes.

L’humour ne peut être la caution de tout et n’importe quoi. On ne peut pas tout justifier par ce biais. Il semble pourtant être la seule ligne de défense des personnes qui n’ont rien de plus pour justifier leur utilisation de ces mots. Sans ce rendre compte que c’est un simple mimétisme de langage, une habitude prise au fil des fréquentations. “Tout le monde le fait, ça doit être innocent. Mais ça ne l’est pas.” On peut utiliser le terme REKT ou parler de cheese pour désigner une tactique très risquée. Mais il faut définitivement changer de registre concernant certains mots. Parce qu’ils ont un sens qu’il ne faut pas leur enlever. Parce qu’ils peuvent heurter. La plume est plus forte que l’épée dit-on parfois. Alors à toi, lecteur, qui est responsable de ton écriture, de chaque lettre qui sort de ton clavier, de chaque mot qui sort de ta bouche j’ai une demande : remets à  leurs places des mots bien trop souvent déplacés

Author: Mathieu Fichot

Dans le milieu de l’esport depuis 2012. Amateur de jeux vidéo, voyages et culture.

2 thoughts on “Coup de gueule : Cancer, viol, changeons de registre

  1. Euh… wouaw ! Je viens de me prendre ton article en pleine face ! Il est franchement très juste et m’a un peu remise à ma place, ce qui n’est pas forcément une mauvaise chose. Je fois dire que l’expression du “cancer” je ne l’avais jamais entendue, par contre celle du “viol” oui. Et je l’utilise même parfois de temps en temps. J’avoue, “on s’est fait violés” ou “on les a violés sévèrement” sortent parfois de ma bouche quand je joue à un jeu. Mais je pense que je ferai attention maintenant.

  2. Hey monsieur 🙂 !

    Je tombe sur votre blog plus ou moins par hasard, et suis un peu d’accord avec toi. J’ai eu tendance moi même à abuser de ces expressions, jusqu’au jour où j’ai failli lâcher une sacré bourde à une amie…

    Depuis ce jour je m’efforce de faire attention, et je partage ton sentiment ! 🙂
    Bonne continuation !

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