L’esport est-il un jeu vidéo comme les autres ?

Inutile d’avoir fait un doctorat en linguistique pour lire le mot “sport” dans le terme “esport” et l’expression “sport électronique” employée parfois laisse encore moins de doute quant au rapprochement entre ces univers qu’on croirait pourtant tant éloignés à première vue, ne serait-ce que sur leurs natures initiales respectives. Il est donc tout à fait naturel de voir les médias traditionnels se poser cette grande question : l’esport est-il un sport comme un autre ? Les réponses apportées peuvent d’ailleurs nous éclairer sur la perception que la société a de cette pratique pas si nouvelle pour les initiés mais ô combien occulte pour les profanes.

Mais de l’autre côté il est une question anodine que l’on se pose moins : l’esport est-il un jeu vidéo comme un autre ? Parce que si le jeu vidéo est le vecteur de l’esport, les deux univers se distinguent l’un de l’autre et nous allons voir comment.

Au début était le jeu

L’esport n’est au départ que la rencontre entre le jeu vidéo et l’envie de compétition. Très tôt, l’envie de certains de montrer leur skill aux autres s’est fait sentir. La première compétition esportive a d’ailleurs eu lieu à Stanford en 1972 (c’est vous dire si ça remonte) sur Spacewar, un jeu développé en partie par des gens du MIT. A l’époque, il s’agissait de faire le meilleur score. On était encore très loin de l’esport tel que nous le connaissons aujourd’hui et qui se distingue du speedrun ou du superplay (qui ont d’ailleurs des events dédiés).

Au fur et à mesure, les joueurs ont continué à vouloir performer sur les jeux dans différents domaines, les bornes d’arcade et les consoles étaient squattées par des scoreurs ou des amateurs de versus cherchant toutes les techniques pour devenir les meilleurs dans leur domaine (enrichissant au passage les propriétaires de salles d’arcade de l’époque). Sur PC, ce sont les cybercafés et autres LANs qui ont permis aux joueurs de s’affronter les uns les autres et vu émerger les champions de l’époque.

L’esport est donc héritier du jeu vidéo dans sa forme compétitive. Du scoring, on est passé à l’affrontement et à la complexification des mécaniques à mesure . Si je devais faire une comparaison, je dirais qu’on est passé de Pong à Windjammers (et tout le monde devrait jouer à Windjammers).

Aujourd’hui, cet univers se distingue par des jeux simples aux mécaniques profondes complexes et dont la maîtrise permet aux meilleurs joueurs de témoigner de leur skill, et de devenir professionnels. De gamer à pro-gamer, il y a un monde.

Un jeu  pour les réunir tous

Pour certains éditeurs, l’esport est une mine d’or dont ils aimeraient bien tirer parti. Et au vu de la croissance actuelle du milieu, qui pourrait les en blâmer ? Malheureusement, bien souvent ces tentatives se soldent par des échecs cuisants en raison d’une erreur bien trop répandue : On ne peut pas, aujourd’hui, concevoir un jeu dans le but de faire de l’esport. On crée d’abord un bon jeu, auxquels les joueurs ont envie de jouer, et sur lesquels ils ont envie de s’affronter afin de devenir les meilleurs.

On a vu des éditeurs souhaitant se lancer sur le marché en se basant sur l’organisation d’événements dantesques pour lancer leur jeu. Mais malgré toutes les tentatives et les tournois aux cash prizes mirobolants, il est impossible de prédire quel jeu va marcher ou non niveau esport. Parce que, pour qu’un jeu marche niveau compétitif, il faut avant tout une communauté pour le supporter.

En cela, le jeu esport se différencie du jeu traditionnel qui peut se passer de communautés pour se vendre et exister. Le jeu esport est censé durer dans le temps. Comme les MMORPG, pour perdurer, il se doit d’avoir un grand nombre de comptes actifs et de proposer des mises à jour de contenu régulières. Ainsi, en fidélisant sa communauté par un gameplay accrocheur et des mises à jour de contenu, le jeu esport fédère et s’assure un avenir pérenne.

Pour illustrer mon point de vue, je vais prendre le cas d’HearthStone qui fait figure d’OVNI du point de vue de la scène. Ce jeu de carte “pour le fun” s’est rapidement forgé une communauté et se hisse aujourd’hui parmi les plus gros jeux esport. A l’époque, les anciens joueurs de JCC comme Magic ou WoW:TCG ont vu en HearthStone un potentiel jeu esport et s’en sont emparé. Bien sûr, il y a aussi eu des joueurs acquis à Blizzard qui ont adhéré à l’ambiance issue de l’univers de Warcraft.

Notons également qu’un système de classement équilibré est généralement nécessaire au sein d’un jeu esport afin de pouvoir motiver les joueurs à grimper tout en haut du ladder et créer ainsi une scène compétitive (à quelques exceptions près comme pour le cas de Super Smash Bros Melee qui n’a pas été conçu dans un but esport et que Nintendo se refuse à soutenir dans ce sens).

Une culture à part entière

On pourrait donc se dire que les jeux esport ne sont que de simples jeux vidéo auxquels on joue de manière compétitive. Ce qui serait vrai mais quelque peu limité. En effet, à force de grandir dans son coin, l’esport a su développer sa propre culture. Elle a ses personnalités, ses memes, ses sites et ses événements dédiés. Aujourd’hui on distingue jeux vidéo et esport comme deux univers certes connectés mais distincts. Certains éditeurs comme Riot ou Blizzard sont même encartés esport. Et l’on peut également mettre en perspective le développement toujours florissant des barcrafts et autre lieux dédiés. Alors l’esport est-il un jeu vidéo comme un autre ? Non. Et cette spécificité le rend d’autant plus intéressant. Avant, on trouvait des compétitions esport dans de grands événements geeks et gamers. Aujourd’hui, c’est moins le cas. Le milieu s’est émancipé et génère sa propre économie.

L’esport est une culture hybride née de la performance, et de l’affrontement. Elle a muté du simple passe-temps pour amateurs de jeux vidéo à un monde centré autour de grandes rencontres et d’équipes internationales. De plus, les joueurs esport sont généralement très investis dans un jeu précis et, consécutivement, jouent moins aux autres.

Si vous êtes un éditeur et que vous souhaitez aujourd’hui rentrer dans ce monde, n’essayez pas d’aller chercher l’esport à tout prix pour votre jeu. Il viendra à vous si votre jeu plaît aux joueurs et leur donne envie de se rassembler. Parce qu’aujourd’hui, plus que jamais, l’esport est une question de rassemblement, en ligne comme hors ligne.

Author: Mathieu Fichot

Dans le milieu de l’esport depuis 2012. Amateur de jeux vidéo, voyages et culture.

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