Peut-on vraiment enseigner l’esport ?

Notre petit monde est en train de muter. C’est une évidence. Avec l’arrivée de grands acteurs et de capitaux financiers importants, de plus en plus de monde est en train de s’y mettre. L’esport fait recette (du moins dans une certaine mesure). Et pour accompagner cette mutation du marché, certaines écoles et instituts de formation ont donc voulu se lancer sur le créneau. “Enseigner l’esport”, des mots qui font rêver. Mais en quoi ça consiste, au juste ?

L’esport est un univers vaste centré sur la compétition de jeux vidéo. Et pour que ça tourne, de nombreux métiers ont émergé, du joueur professionnel au caster en passant par le gestionnaire de talents. Bien souvent autodidactes, les acteurs du milieu ont fait émerger d’un joyeux désordre, un monde avec ses codes. Plus qu’une simple pratique vidéoludique, c’est aujourd’hui un écosystème qui génère de l’argent. Certains s’imaginent donc qu’en recevant un “enseignement esport” on va pouvoir se faire une place dans le milieu. En réalité, c’est beaucoup plus compliqué et nous allons voir pourquoi.

Sur les bancs de l’école

Déjà, s’il est besoin de le rappeler, devenir joueur pro n’est pas à la portée de tout le monde. Donc à moins que vous soyez vraiment talentueux ou que vous travailliez d’arrache pied, il vous sera très difficile voire impossible d’accéder à ce statut. Et c’est OK, arriver au top niveau sur un jeu n’est pas à la portée de tout le monde et demande un investissement que tout le monde n’est pas prêt à fournir. Rien de grave à cela.

Fort heureusement, il existe tout un tas de métiers connexes dans différents domaines pour quiconque souhaite s’investir dans le milieu, comme la communication ou le management. Mais a-t-on forcément besoin de recevoir une formation en esport pour cela ? Non. Il suffit comprendre le milieu et ses rouages et d’y adapter ce que l’on connaît déjà. Et justement, pour bien en comprendre le fonctionnement, il est intéressant pour les acteurs non-endémiques d’être formés afin de pouvoir s’y intégrer. Mais quelle forme doit prendre cet enseignement ?

Pour certains, l’esport peut être vu comme une matière que l’on enseigne comme les mathématiques ou l’anglais. Mais quand on observe avec attention, on voit bien que le sujet est bien plus complexe.  Pour d’autres, il requiert un enseignement spécifique et justifie l’ouverture d’une filière consacrée. Mais le milieu tel qu’on le connaît est peut-être encore un peu jeune pour créer un corpus d’enseignement basé dessus.

La solution est peut-être alors à mi-chemin. On peut imaginer par exemple l’intégration de plusieurs matières e-sport (Histoire, business, management…) en tant qu’options pour créer des ponts et permettre aux élèves de faire un premier pas dans le milieu. Libre à eux de le développer de leur côté s’ils le souhaitent.

On enseigne quoi ?

Cette année, en tant qu’intervenant pour AMOS (école de commerce orientée sport business), on m’a demandé d’enseigner l’esport. Vaste sujet. Généralement, les filières esport et gaming proposées par les écoles attirent des personnes connaissant déjà le milieu. Il n’est donc pas toujours nécessaire de revenir sur des bases communes et déjà acquises par les élèves. Mais qu’en est-il des autres (comme pour mes élèves) ? Et comment faire prendre conscience à des étudiants très tournés vers la pratique du sport que l’esport peut requérir de nombreuses habiletés physiques et que, sur de nombreux points, il est similaire à la pratique compétitive de haut niveau ?

Mon approche, auprès de mes élèves a été de dresser un panorama, aussi fidèle que possible, de l’univers esport et de les inviter à se projeter dans ce panorama. En les écoutant, j’ai pu constater leur méconnaissance des jeux esport et leur réflexe naturel de se raccrocher à ce qu’ils connaissent. Pour eux, l’esport c’est avant tout FIFA et qui pourrait les contredire quand les grands clubs sportifs d’Europe investissent surtout sur ce jeu ?

Ce fut à moi d’essayer de déconstruire leurs croyances, de leur présenter les chiffres, les LANs, Twitch et les grands jeux du moment. Mais il n’est pas certain que tous puissent être intéressés par ce milieu qui, certes, grandit, mais reste un marché de niche qui parlera surtout à des personnes déjà curieuses de cet univers ou en tout cas ayant déjà la fibre gamer.

De plus, il n’est pas forcément aisé de dresser en quelques heures un spectre complet d’un écosystème aussi varié. Et, si la tendance se prolonge, il faudra harmoniser la profession et l’enseignement. Il n’existe pas de syllabus actuel sur lequel se baser pour des professeurs souhaitant “enseigner l’esport” comme il pourrait y en avoir pour d’autres matières. Pas de matériel de référence, ni de supports de cours que des professeurs peuvent s’échanger. Tout est donc à construire.

Alors peut-on enseigner l’esport ? Oui, mais probablement pas sur un schéma classique tel qu’on le conçoit actuellement. Il ne s’agit pas non plus de se dire qu’il suffit de jouer à des jeux esport pour connaître ou comprendre le marché. Il faut s’y intéresser, comprendre les tendances et arriver à avoir une vue d’ensemble. Le travail associatif est également un bon moyen d’acquérir une première expérience et se rendre compte des réalités du terrain.

Il faut toutefois prendre en compte un point important. L’éducation et les formations proposées dans les écoles ne cessent d’évoluer pour correspondre toujours plus aux besoins du marché de l’emploi. Mais dans un univers saturé et où l’entrepreneuriat semble être la seule alternative, n’est-il pas inutile voire dangereux de “former à l’esport” ? C’est une question importante à se poser. Parce que si le milieu fait rêver sur le papier, nombreux sont ceux à être encore bénévoles ou auto-entrepreneurs par défaut.

La bonne volonté est là malgré tout et il est très probable que dans les quelques prochaines années, le marché de l’esport atteigne un seuil de maturité tel que travailler dans l’esport ne soit plus “payé en passion” pour la plupart mais propose enfin de vrais salaires. Le bénévolat, lui, ne disparaîtra probablement pas, il est toujours présent sur des grands événements musicaux comme le Hellfest qui brasse pourtant bien plus d’argent qu’une Gamers Assembly. On peut toutefois espérer que de vrais postes qualifiés seront payés décemment. D’ici-là, l’offre de formation pour les métiers de l’esport aura probablement gagné en maturité et l’on aura alors une vue bien plus claire du secteur.

Author: Mathieu Fichot

Dans le milieu de l’esport depuis 2012. Amateur de jeux vidéo, voyages et culture.

3 thoughts on “Peut-on vraiment enseigner l’esport ?

  1. Merci pour ce très bel article !

    J’ai vécu la même expérience, en ayant l’opportunité de faire des interventions d’une journée ou demi-journée sur la thémathique dans des cursus sportifs, je pense qu’une formation 100% spécialisée manquera encore de beaucoup de recul.

    Par contre, il n’est que trop rarement abordé l’enseignement de l’e-sport amateur, comme il pourrait être imaginé de la même façon que pour le sport traditionnel : En activité extra-scolaire, pour des jeunes, avec des coachs en présentiels dans des maisons de quartiers ou centre e-sportifs, avec pour ultime but de faire sociabiliser les jeunes et qu’ils en sortent grandis en temps que personnes, et non pas de créer de “l’élite”. Le tout subventionné par les autorités locales, à l’instar des autres activités de ce type.

    C’est ces écoles là qui doivent ouvrir en priorité, pas des formations à temps plein 😉
    Et là oui ! Il est tout à fait possible de construire des très beau programme pédagogique en s’appuyant sur divers jeux esports.
    On a un projet pilote de ce type à Genève, qui devrait ouvrir ses portes je l’espère en septembre 2018. Ecrivez-moi si vous souhaitez les détails.

    1. Salut Nicolas,

      Tout d’abord merci de ton commentaire. Effectivement, une activité extrascolaire en amateur n’est que trop peu envisagée par ceux et celles qui souhaitent “former” à l’esport. Pourtant elle pourrait probablement susciter l’intérêt des jeunes et leur faire découvrir notre univers bien souvent méconnu.

      Et par ce biais, on pourrait alors faire le lien avec les valeurs traditionnelle du sport, à savoir la coopération, la solidarité, la sociabilisation…

      Je serais ravi que tu m’en dises plus sur ce programme qui a l’air prometteur.

  2. Je ne vais pas te cacher que j’ai eu un léger rictus lorsque j’avais appris que tu allais enseigner l’esport, sans pour autant savoir dans quelle école en particulier. Une version un peu fantasmée du mec qui matait des VODs de OW en disant « alors ça vous voyez c’est un hat trick, ça un rocket jump, etc. ».

    Ce même rictus est réapparu quand j’ai lu le titre de cet article sur mon fil Twitter.

    Après lecture de l’article, au final j’ai pas grand chose à redire sur le contenu, c’est plus ou moins la démarche à adopter.

    Enseigner l’esport au final c’est juste évangéliser la niche, le reste ce sont des compétences classiques qui mélangent (à la louche): de l’événementiel, de la prod vidéo, du management et du sponsoring. Avec certes un côté culturel fortement ancré et une couche technologique qui se doit d’être à la pointe.
    Et ça beaucoup d’écoles savent le faire, tout en se voilant la face sur les côtés pécunier et pérenne que peuvent apporter le hisse porc. Je pense notamment aux écoles de commerce avec des spés tourisme comme à La Rochelle ou à Troyes qui savent très bien intégrer ce mix de compétences (sans le côté technique et vidéo, certes).

    Les écoles spé esport 100% sont pour moi une fumisterie et une pigeonnade sans nom, laissez faire les pros de la formation à ce sujet, venez en intervenant extérieur pour le côté expertise et culturel. Ca suffira largement.

    Quant à l’évangélisation, il va falloir qu’elle se fasse simultanément par le haut et par le bas avec des acteurs lobbyistes comme France eSports et les futurs étudiants qui marquent cette demande.

    Bref il y a du boulot, et maintenant que les CA du secteur explosent, les requins professionnels ne sont pas bien loin.

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